Retour sur la communication du professeur émérite de psychiatrie, pédopsychiatre et psychanalyste, Professeur Pierre Delion.

Le Professeur Pierre Delion

Nous attendions tous ce colloque, tant le sujet est prenant et présent dans les institutions au quotidien. Ces prises en charge difficiles, ces pathologies archaïques qui échappent à notre compréhension, le sentiment de ne pas bien accompagner ces enfants, ces adultes qui n’ont de place nulle part, trop compliqués à saisir, à comprendre, à vivre au quotidien et qui mettent les professionnels en grande difficulté.

Le premier rendez-vous, avec ce professeur, nous a plongé au coeur du sujet. Avec sa force tranquille, sa bonhommie, la richesse de son expérience, son langage coloré, le Professeur a plaidé pour une psychiatrie humaine et citoyenne. Il nous a encouragé « à essayer de répondre au désespoir général » et à nous repositionner.

« Nous voyons loin quand nous sommes perchés sur les épaules de nos pères… dit Tosquelles »* et Pierre Delion ajoute « et de nos mères aussi ».

Cette année 2025 est dédiée à la santé mentale. Actuellement, beaucoup considèrent que la psychiatrie est basée sur le fait que les troubles mentaux seraient uniquement d’origine génétique et dus à des troubles du neurodéveloppement. Certains pensent même qu’on pourra bientôt soigner les gens avec des robots.

Retour à un humanisme de base.

Nous devons plutôt créer des réseaux humains sur le territoire, réfléchir à non seulement accueillir des gens, mais à construire aussi une psychiatrie humaine.

« Nous voyons loin quand nous sommes perchés sur les épaules de nos pères… et de nos mères aussi »

Regard sur l’histoire de la psychiatrie

Le professeur nous emmène dans un balayage rapide de l’histoire de la psychiatrie. De Pinel avec la création des asiles (au lieu des culs de fosse), et le traitement moral des patients pour les amener vers le groupe des humains. Puis à celle d’ Esquirol et la création des asiles départementaux pour conclure que «réunir les fous rend plus fous», en passant par Tosquelles qui invente la Thérapie institutionnelle et Bonnafé avec lui. Suivi de la transversalité de Guattari, les travaux du sociologue belge Dupréel pour finir avec Edgar Morin, 50 ans de réflexion du théoricien de la pensée complexe avec l’éloge de la complexité.

150 ans pour que la psychiatrie, les équipes, la société évoluent, une Première et une Deuxième Guerre mondiale, jusqu’aux travaux de Tosquelles.

Nous avons aimé « Jeff, t’es pas tout seul ! » qui s’adresse à la fois à la personne qui présente des vulnérabilités complexes mais aussi au professionnel démuni devant lui.

Inventer un autre système

Il faut inventer un autre système : aller vers les patients dans la cité et y préparer leur accueil.

Dans notre société, il y a ceux qui vont bien, les névrosés en font partie. Ils vont voir leur psychiatre 3, 4 séances et comprennent le problème. Mais pour les pathologies complexes, c’est quelque chose qui met en jeu le rapport à l’autre, le rapport direct avec la vie quotidienne et le principe de réalité. L’autisme, la psychose, la schizophrénie, les hypervulnérables sont des « pathologies archaïques ». Le lien initial, le lien à l’autre se fait mal, n’est pas solide, le monde est manichéen. Chacun s’est demandé, à un moment, si son lien maternel avait été assez bon «Good enough mother » (Winnicott)**

Bon objet, mauvais objet

Le professeur nous renvoie au besoin d’un accueil systémique, à l’ouverture de nos champs de compétences, au refus du sachant, à la place de chaque membre de l’équipe qui intervient autour de l’enfant, de l’autre.

Il nous invite à concevoir une prise en charge sur mesure proposée aux parents, «éducative toujours, pédagogique si possible, thérapeutique au mieux ». Une prise en charge qui serait, pour chacun, un costume sur mesure.

Des constellations transférentielles

Il nous parle aussi d’entendre celui ou celle à qui la personne choisit de parler, accepte sa présence ou de faire avec. Il y a une logique autour de cette manière de penser l’équipe pour que les soignants embarqués par les transferts d’enfants en grandes difficultés puissent se maintenir en état d ‘écoute maximale.

Il nous encourage à faire avec les autres de la cité, à mettre en place un système au milieu de la place, de poser la bonne question : « qu’y a t’il à votre service ? ».

Une humilité salvatrice

Pour ma part, j’ai apprécié le regard réaliste et le constat sans concession du professeur sur la complexité des prises en charge, sur nos sentiments d’échecs, notre désarroi et notre culpabilité collective de ne pas savoir, de ne pas comprendre, d’être sans réponse face à des personnes en grande souffrance et à leurs familles démunies et désespérées. Mais nous sommes tous dans ce cas de figure.

Travailler ensemble, considérer que chacune et chacun, qui à un moment a un contact avec la personne, de la femme de ménage en passant par le chauffeur qui l’amène le matin, jusqu’à l’éducateur ou le thérapeute, puisse vivre et l’accompagner pour l’aider à découvrir, à être, à
faire…

Au-delà de nos étiquettes professionnelles, nous sommes aussi des femmes et des hommes et sommes aussi choisis à un moment comme le bon ou le mauvais objet et cette constellation transférentielle, parfois mal comprise doit être expliquée. « La constellation transférentielle réunit l’ensemble des personnes qui entourent un patient présentant une pathologie archaïque (autisme, psychose, schizophrénie…).

Un public attentif, pleinement emmené par le rythme soutenu de la parole du Professeur

Elle résulte d’un travail collectif où chaque membre de l’équipe qui l’accueille et le soigne partage avec les autres son expérience et son regard sur le patient. Elle permet de traiter les formes spécifiques de transfert instaurés par ces personnes sur le groupe qui les prend en charge et constitue la plus petite forme de l’institution à leur service »***

« Jeff, t’es pas tout seul ! »

Nous avions besoin d’être rassurés, orientés, de réfléchir ensemble simplement face à cette explosion de vulnérabilités multiples dues à l’isolement, les troubles psychiques, les ruptures de parcours.

En commençant ce colloque, avec l’intervention du Professeur Delion, nous avons pris conscience que la solution viendrait peut-être d’un repositionnement de notre prise en charge, de notre capacité collective à mettre en oeuvre la solution adaptée, personnalisée en utilisant toutes les ressources humaines du secteur.

Merci, professeur Delion, de nous avoir porté sur vos épaules.

Françoise MAMÉ, Vice-Présidente

* François Toquelles : 1912-1994
** «good enough mother» – Donald Winnicott : mère suffisamment bonne – mère adéquate sans plus
*** Pierre Delion : La constellation tranférentielle le carnet psy – Erés

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